Le traitement de l’Histoire dans Billy Bat, une potentielle suite à Yawara!, l’origine de Mujirushi… À l’occasion du 45ème Festival d’Angoulême et de l’exposition qui lui est consacrée, Naoki Urasawa a répondu aux questions de La Base secrète.
© Richard Thomas
Les jumeaux sont récurrents dans vos mangas, qu’il s’agisse de Johann et Nina dans Monster, des soeurs Wakayama dans Happy!, de Yanbo et Mabo dans 20th Century Boys… Comment expliquez-vous cette récurrence ?
Naoki Urasawa : Je viens seulement de m’en rendre compte ! (rires) Je n’ai ni de frère ni de soeur jumelle mais je me demande depuis toujours ce que ça ferait d’avoir une personne dotée du même visage. L’identité, c’est quelque chose qui m’intrigue.
Vos personnages viennent souvent de familles divisées : Taïchi Keaton est divorcé, Kanna est élevée par son oncle, Tenma vit loin de ses parents, Miyuki est orpheline…. Est-ce un moyen pour vous de dire quelque chose de la société japonaise actuelle, loin de son image traditionnelle ?
Je n’avais jamais pensé à ça !
Quand j’étais enfant, mon père et ma mère se sont séparés provisoirement, et j’ai grandi avec ma mère, dans une famille monoparentale. Mais à un moment donné, ma mère a fini par retourner avec mon père, et, à cette période-là, j’ai été un peu blessé. On peut encore sentir une forme de cicatrice. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été élevé dans une ambiance chaleureuse.
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Comment est né Mujirushi – Le signe des rêves ? Et l’idée de réutiliser un personnage culte de manga comme Iyami ?
Le Musée du Louvre m’a contacté un jour en expliquant qu’il voulait réaliser un projet, que l’on travaille ensemble, car il considère la bande dessinée comme le neuvième art. Mais à ce moment-là, je travaillais sur
Billy Bat et j’ai répondu qu’il fallait attendre 3 ans : le Musée a accepté et on a commencé à travailler ensemble au bout de ce délai.
Pendant ces 3 années d’attente, d’autres artistes ont réalisé des albums dans cette collection et ils ont fait à peu près ce que je voulais faire, donc je me suis posé la question : «
Qu’est-ce que je peux faire que les autres n’ont pas fait ? »
C’était l’hiver, il faisait froid, j’avais la flemme d’aller en France pour faire des recherches, c’était loin… Et je me suis dit : «
Comment réaliser cette œuvre sans aller en France ? » Et c’est là que l’idée d’utiliser Iyami m’est venue car c’est un personnage qui prétend être allé plusieurs fois en France alors qu’il n’y est jamais allé !
J’ai donc décidé de créer cette histoire avec ce personnage, qui se déroule en plus au Japon. C’est comme ça que j’ai décidé d’utiliser Iyami et ça a fini par me donner envie d’aller au Louvre pour faire du repérage… J’y suis allé l’année dernière !
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Est-ce Iyami qu’on aperçoit dans cet extrait de Magnificent Steiner, dans Monster ?
MONSTER © 1998 Naoki URASAWA/Studio Nuts/Shôgakukan
Ah, non ! C’est simplement l’image d’un Japonais louche telle qu’elle serait imaginée par des occidentaux.
Toujours dans Monster, comment avez-vous conçu l’apparence graphique atypique des contes de Franz Bonaparta, très éloignée de votre style habituel ? Aviez-vous une source d’inspiration ?
Je ne me suis pas appuyé sur une référence précise mais j’ai beaucoup pensé aux livres illustrés européens avec une ambiance étrange.
PLUTO © 2009 Naoki URASAWA/Studio Nuts/Takashi NAGASAKI/Tezuka Productions/Shôgakukan
Dans Pluto, comment avez-vous eu l’idée du docteur Roosevelt, qui reste le personnage le plus mystérieux du manga ?
C’est Teddy Bear, [l’ourson qui fait référence au président] Theodore Roosevelt ! (rires) Ça pourrait poser problème d’expliquer concrètement d’où vient ce personnage, c’est pour ça que j’ai volontairement gardé l’ambïguité.
L’assassinat de Kennedy, le 11 septembre… Dans Billy Bat, le suspense consiste notamment à faire penser que l’Histoire telle qu’on la connaît va être modifiée mais vous l’avez finalement conservée telle quelle. Pourquoi ?
Hum… Ce qui m’intéresse, c’est les efforts des personnages qui veulent changer l’Histoire et changer le monde. En revanche, je trouve qu’on ne peut pas se permettre de changer la réalité. C’est un peu comme une machine à remonter le temps mais qui ne permet pas de modifier les faits réels.
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Vous gardez un souvenir assez douloureux de vos années de collège au club d’athlétisme : faut-il y voir l’origine des courses initiatiques de vos héros, qui passent tous par cette épreuve lorsque leur quotidien paisible est perturbé ?
Je ne sais pas si c’est lié à mon passage au club d’athlétisme (rires) mais quand Takashi Nagasaki était mon éditeur, il m’avait dit un jour : «
Quand tu dessines des personnages qui courent, tu les fais systématiquement courir comme des athlètes ! » Et il m’incitait à les dessiner de manière un peu moins professionnelle.
Sur le principe, vous êtes plutôt contre l’idée de faire des suites à vos œuvres mais vous l’avez fait avec Master Keaton Remaster après la catastrophe de Fukushima. Le retour de Yawara! est-il envisageable pour les Jeux Olympiques de Tokyo de 2020 ?
(rires) En principe, non, mais l’avenir est imprévisible ! En tout cas, quand je termine une histoire, je pense vraiment que c’est sa fin. Je ne finis jamais une série en envisageant potentiellement une suite.
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L’un des thèmes de l’exposition s’intitule « Dessine, encore et toujours », à l’instar de Kevin Yamagata et Kevin Goodman, [attention, spoilers sur la fin de Billy Bat] qui continuent de dessiner jusqu’à l’âge de 100 ans… et entretiennent une certaine ressemblance physique avec vous. C’est ce que vous avez prévu pour votre propre carrière ?
J’ai commencé à dessiner l’âge de 4 ou 5 ans, ce qui veut dire qu’aujourd’hui, ça fait 55 ans que je dessine [ndlr : plutôt 53, vu que Naoki Urasawa a 58 ans] et je ne pense jamais à la retraite. Je n’y songe pas du tout.
Dessiner fait partie de mon quotidien, pour moi c’est comme manger ou respirer. Donc je ne peux pas prendre cette décision ou dire «
je vais continuer à dessiner toute ma vie », c’est comme si je décidais de manger jusqu’à la fin de ma vie !
Vous avez affirmé aux Inrocks que vous travailliez sur une autre série parallèlement à Mujirushi. Auriez-vous un indice sur ce projet mystérieux ?
Je ne peux rien dire ! (rires) Pas parce que je n’ai pas le droit de le faire, mais simplement parce que je risque de changer d’avis au dernier moment… J’ai des idées très concrètes que je pense réaliser mais on ne sait jamais : il m’est arrivé de changer totalement d’idée à la dernière minute !
L’exposition « L’art de Naoki Urasawa » se tient au Festival d’Angoulême (Espace Franquin), du 25 au 28 janvier 2018. Vous pourrez également la retrouver à Paris du 13 février au 31 mars, à l’espace Paris rendez-vous de l’Hôtel de ville.